On oublie (de l’intérêt de partir plus souvent en voyage)

Un petit texte plus personnel que d’habitude, plutôt une expression sur le vif d’un ressenti qu’une analyse – peut-être viendra-t-elle plus tard, à moins que des liens vers d’autres textes ne viennent l’enrichir.

* * *

continents-625665_1280En mai, je suis allée pour la première fois aux États-Unis. Cela faisait longtemps que je n’étais pas partie seule dans un pays inconnu. Prise par la vie, personnelle et professionnelle, j’avais oublié un certain nombre de situations que celles et ceux qui partent – que ce soit pour un court voyage ou pour vivre ailleurs – vivent au jour le jour.

On oublie par exemple comme on se sent gauche dans un nouvel espace, à ne pas savoir si on peut avancer sans autorisation ni où sont les frontières invisibles.

On oublie la stupeur devant une carte dont on ne connaît ni le nom des plats ni celui des ingrédients (et l’inquiétude au moment de la commande quand on finit par montrer une ligne au hasard).

On oublie comme on se sent démuni quand malgré ses efforts pour imiter les autres, on n’est pas bien certain.e de ce qui est permis ou non : manger avec les mains ? Les deux ? La droite ? La gauche ? Les couverts ? Est-ce pareil pour tous les aliments ?

On oublie l’embarras devant des regards réprobateurs dans une file d’attente lorsqu’on n’a pas respecté les codes implicites, faute de les avoir décryptés (Était-ce au/à la 1er.e arrivé.e, au/à la plus âgé.e, aux enfants, aux femmes, aux hommes ?).

On oublie à quel point l’adrénaline monte quand quelqu’un, animé des meilleures intentions, pénètre notre espace vital, avec des gestes et/ou des mots. Trop près, trop forts, trop bruyants, trop appuyés, trop longs, trop… Déstabilisant.

On oublie le stress lorsqu’à l’aéroport ou dans la salle d’attente, une voix mal rendue par un haut-parleur annonce des informations dont on ne comprend que des bribes.

On oublie la honte et l’agacement lorsqu’on s’aperçoit qu’on n’a pas compris et qu’on vient de perdre son tour, qu’il faut recommencer, courir, réparer.

On oublie le désarroi lorsque chez le médecin ou à l’hôpital, on n’est ni capable d’expliquer ce qu’on ressent, ni de comprendre ce que nous demande ou nous dit le personnel médical, ni de lire les résultats écrits des analyses.

On oublie comme c’est pesant et frustrant de devoir demander de l’aide pour les démarches administratives ou médicales, éventuellement pour des sujets privés ou intimes.

En tant que prof de FLE avec des migrants, on a beau chercher à être attentif.ve et bienveillant.e, on a beau réfuter régulièrement les « ils ne font pas d’effort pour s’adapter » de ceux qui usent de ce « ils » déshumanisant et flou, on finit par minimiser les efforts que cela demande, quand on ne les vit pas. On oublie. Tout cela et tant d’autres choses.

« Sortir de sa zone de confort », «s’acculturer », « oser la prise de risque ». Ces mots et expressions résonnent comme des concepts, des éléments de langage dont on sait intellectuellement la justesse. On se contente généralement d’une connaissance et d’une compréhension abstraite pour fonder nos actions au quotidien dans la salle de classe ou de formation, mais on n’en prend la mesure que lorsqu’on les expérimente dans la confrontation au monde tangible, lorsqu’on n’a pas le choix et que la situation nous oblige à réellement sortir de nos habitudes et à trouver de nouvelles manières de réagir puis d’agir.

Ne pas oublier s’impose alors comme une nécessité.

Je veux me souvenir du sentiment de perte de repères et de contrôle sur la situation, ou encore de la sensation d’impuissance lorsqu’il faut prendre des décisions alors qu’on n’est pas certain.e d’avoir bien compris les termes du choix. Selon les enjeux, ces sentiments et sensations s’accompagnent d’un salutaire lâcher-prise « On verra bien… » ou de la crainte des conséquences qui paralyse. Je ne veux pas perdre de vue qu’espaces, actions et interactions se découpent en zones accessibles et interdites, et que cela ne va pas de soi.

L’enjeu est celui de l’acceptation, de l’inclusion (ou de l’intégration, selon le point de vue). Il s’agit avant tout de trouver sa place dans ces nouveaux espaces géographiques et symboliques, dans de nouveaux cercles de relation, tout en ne perdant pas de vue ses origines et son parcours. Comprendre les règles implicites du monde qui nous entoure et choisir comment s’y inscrire en connaissance de cause, voilà le défi à relever, chaque jour, chaque fois que l’on voyage ou s’installe dans un nouvel espace. Cela prend du temps, c’est difficile, il y a des ratés qui sont autant d’occasions d’apprendre, et je veux m’en souvenir afin de prêter attention au quotidien aux efforts des apprenant.e.s que j’accompagne dans leur parcours dans la langue et la culture française.

3 réflexions au sujet de “On oublie (de l’intérêt de partir plus souvent en voyage)

  1. j’ai connu çà en Angleterre, surtout que je ne parle pas anglais, ou juste quelques mots. Les coutumes et les interdits ne nous sont pas familiers et on est outré par des situations, non écrites, mais interdites chez nous, alors que chez eux, c’est normal.
    Le fait de passer à table est une épreuve, les couverts, comment les mettre dans l’assiette après le service ? fourchettes dents en l’air ou pas ? car c’est là qu’est la subtilité, elles parlent, elles disent si vous avez assez mangé ou si vous voulez être resservi de ce plat ; et le pain….surtout le mettre dans la petite assiette, et accepté du pain de mie avec un plat en sauce….la serviette ne sert à rien, on doit seulement s’arranger pour ne pas s’en servir et ne pas quand même tacher le verre quand on boit, bien sûr, ce n’est pas grave si on ne sait pas, on se fait simplement passer pour des gens sans éducation alors que tout simplement nos coutumes ne sont pas les leurs, mais il faut s’adapter pour les remercier de nous accueillir chez eux.

Laisser un commentaire

Résoudre : *
15 + 15 =