BD et FLE – Le piano oriental (Partie 4)

4ème étape du voyage : expatrié.e ? Immigré.e ? 2ème génération ? Du choc culturel à l’intégration

Le personnage féminin principal, Zeina, part vivre en France.

Qu’est-ce qui la pousse au départ ? L’autrice nous donne quelques éléments de réponse dans l’enfance et l’adolescence du personnage mais aucune raison de manière explicite.

Ce qui m’a frappée, c’est qu’au départ, elle semble se penser comme une expatriée pour ensuite se penser comme une émigrée, et, compte tenu de son histoire familiale bilingue et biculturelle (cf. le grand-père évoqué ici), elle a, par certains côtés, des comportements qui font penser à des personnes de seconde génération d’émigration.

Tout un parcours d’intégration en accéléré !

Expatriation

Quelle différence entre une expatriation et une émigration ?

Voici une définition possible : expatriation = mobilité internationale à durée déterminée vs émigration = fait de quitter son pays de manière durable

Cet article de blog de Lisa Fras me semble poser la question dans des termes intéressants.

Je vais pour ma part garder la notion d’intention de s’installer de manière courte ou longue dans la suite de cet article de blog (sachant que l’intention ne présume pas de la durée effective de vie ailleurs).

On retrouve différentes étapes du choc culturel : lune de miel / crise / récupération / adaptation dans ce livre, dans le parcours du personnage Zeina.

Le passage ci-dessous illustre une forme de crise.

Après la guerre, mes parents nous ont emmenés à Beyrouth-Ouest, pour la première fois (…) je n’y avais jamais mis les pieds (…) je n’y avais aucun repère. Je me sentais étrangère dans un pays étranger. (…) Et puis, petit à petit (…) à mesure que je faisais mien ce nouveau territoire ma langue est réapparue.

Au début de son arrivée en France, le personnage semble dans une démarche d’expatriation mais aussi de différenciation entre ses deux cultures mêlées, c’est l’étape de “réintégration”.

À titre d’exemple, ce passage :

En arrivant en France il a fallu séparer les deux jeux de mikados attraper délicatement chaque petit bâton sans détruire l’édifice.

Comment mieux dire la construction de soi qu’avec cette métaphore puissante ?

Le passage continue avec ces interrogations sur des différences d’approche des deux langues pour exprimer une même fonction du langage.

(…) Il a fallu ruser. Trouver d’abord des équivalents à certains mots libanais (…) et puis il y a “leyk” qui veut dire “regarde” en arabe. Il arrive qu’on commence une phrase avec “leyk” pour attirer l’attention de notre interlocuteur. En français on exprime naturellement ce “regarde” par “dis… ?” ou “écoute…” ce qui passe par le regard en orient passerait donc par la parole ou l’ouïe, en occident…

Dans l’extrait suivant, c’est l’étape de l’intégration.

Depuis que je vis en France (…) j’ai pris l’habitude de rentrer régulièrement au Liban (…) Au fil du temps mon identité s’est tissée (…) dans cet aller-retour entre les deux pays (…) quelquefois, un peu plus proche de l’un (…) d’autres fois, un peu plus proche de l’autre (…) avec une constance tout de même… (…) au bout de dix ans d’absence, je continue à “rentrer” au Liban…

Émigrée / immigrée

Certaines étapes franchies par le personnage semblent nous indiquer qu’il ne s’agit plus d’expatriation et que petit à petit un glissement s’opère dans le rapport à la France… et au Liban.

J’avais sélectionné encore un passage représentatif mais je vais finir par vous divulgâcher la bande-dessinée à force de recopier certains passages.

Je trouve tout à fait judicieuses les observations de l’autrice sur les manifestations de ces glissements dans la langue.

Avec le glissement vers l’émi/l’immi-gration apparaît parfois une nostalgie, un besoin de lien avec le pays d’origine qui s’exprime de superbe façon dans le Piano oriental.

Je vous invite à aller regarder d’autres témoignages sur l’immigration pour mieux saisir ces enjeux identitaires au sens de la construction de soi, de son identité. Ce que je connais le mieux, c’est l’immigration portugaise, voici quelques références que je vous invite à découvrir :

Expatriée ou immigrée, les clichés et a priori fusent, prétextes à la discussion et à la découverte si une véritable discussion s’engage, d’autres fois supports de caricature, de blessures, de repli et potentiellement de haine. (cf. pp. 171-172)

2nde génération ?

L’intégration (qui semble avancée) de l’autrice me fait penser à ce que j’ai pu observer autour de moi chez des personnes de 2ème génération : un regard critique par rapport aux espoirs et déceptions de son grand-père vis-à-vis de la France. Un positionnement “à l’intérieur” de la France et avec un regard critique sur les deux pays.

Tu sais grand-père, dans le dictionnaire, à “naturalisation” tu trouves :

  • “Octroi discrétionnaire par un état de la nationalité de cet état à l’étranger ou à l’apatride qui le demande” puis “acclimatation naturelle et durable d’une espèce animale ou végétale dans une contrée qui lui était étrangère.” et “adoption durable de mots et d’usages venus de l’étranger.”
  • et surtout “restitution de l’apparence du vivant, par taxidermie, à un animal mort.” Franchement (…) quelle drôle d’idée de choisir justement de mot, parmi tous les mots de la langue française (…) pour dire tout l’enthousiasme de l’appartenance nouvelle à un pays…

(Le grand-père imaginé) : “Ah ! Tu fais ta maligne, hein !”

(Zeina) Je fais peut-être ma maligne, mais lui, il regarde ailleurs, à nouveau…

Le + pour le FLE : Les pages 126 à 129 constituent un exemple de journal d’étonnement, pour une séquence autour de cet outil pour les primo-arrivants à mettre en place à côté du portfolio des langues.

2 ressources sur le journal d’étonnement :

On peut également s’appuyer sur le parcours proposé par l’Université de Grenade pour préparer des candidat.e.s africain.e.s à l’immigration en Europe pour aider les apprenant.e.s à mieux vivre le choc culturel.

 

Pour aller + loin : DEWITTE Philip pe (dir.) Immigration et intégration, l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1999, 439p conseillé par la Cité de nationale de l’histoire de l’immigration

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